La Kabylie par ses romanciers


Lorsque les écrits se font rares à propos d’une période des plus sensibles et des plus déterminantes de l’histoire de l’Algérie, le texte littéraire prend alors une valeur majeure de témoin de l’histoire. C’est ce qu’a essayé de prouver l’universitaire, Abdelaziz Khati à travers une étude intitulée La Kabylie par ses romanciers. Abdelaziz Khati s’est penché donc sur le cas des romans des écrivains kabyles des années 1950 relatant la Kabylie d’entre 1910 à 1940. Feraoun et Mammeri, tout comme Haddadi (peu connu des lecteurs), ont su remarquablement peindre une société en passe de vivre un tournant historique décisif : le déclanchement de la guerre de libération. Mais la lumière n’est point mise sur la guerre d’Algérie mais plutôt sur les années de la Première et de la Seconde Guerres mondiales. Période noire où les colonisés ont vécu la plus dure des épreuves, celle de l’enrôlement dans les rangs de l’armée française et des grandes famines et épidémies mortelles. Et c’est dans ces romans de la période coloniale qu’Abdellaziz KHATI va suivre pas à pas les personnages de trois œuvres littéraires (La terre et le sang de Feraoun, La colline oubliée de Mammeri et La malédiction de Haddadi). Il révélera que Madjid, Amer, Mokrane ou Menach ainsi que tous les autres protagonistes romanesques retracent et reflètent, finalement, le destin, similaire, de ces jeunes autochtones qui découvrent le monde par le biais de l’école coloniale, par l’émigration ou en se confrontant aux aléas de la vie. Personnages, souvent, plus désabusés qu’exaltés, plus révoltés que soumis.

Il dévoilera la misère, les dures épreuves d’existence sur cette terre de désolation et d’adversités qu’était la Kabylie, à l’instar des autres régions de l’Algérie colonisée. L’auteur de cette étude à la fois littéraire, anthropologique et sociologique va admirablement dresser des portraits d’un colonisé en mutation, l’homme comme la femme, l’émigré ou le paysan sont dépeints dans leur façon de concevoir le monde et la vie. Le pari pour le chercheur est de montrer que le Kabyle change sous l’effet de la présence coloniale et des ses appareils scolaire, juridique et administratif. Les personnages ayant la chance de fréquenter l’école française et d’émigrer vers la France vont être imprégnés par la culture et civilisations françaises, et dès lors, il leur peine de continuer à vivre la vie des paysans. Commence alors, pour eux, une longue période d’errance et de quête de soi, partagés entre le désir d’intégrer le monde de l’Autre et de renier les leurs ou de provoquer le changement. C’est à ce moment que le déclenchement de la Seconde Guerre va accélérer le processus de la prise de conscience chez le colonisé et va le mener à envisager enfin l’action armée contre le colonisateur. L’ouvrage explore également les mutations culturelles que vivent les Kabyles de l’époque et l’on peut dire ainsi que ce livre a une portée pédagogique puisqu’il constitue pour les jeunes chercheurs un modèle de ré-exploration et de relecture de la littérature algérienne souvent envisagée d’un point de vue politico-idéologique. Le livre est édité chez les éditions Casbah et il est disponible chez libraires.

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