Allemagne : Les hausses de salaires négociées ne conduiront pas à une accélération de l’inflation

Malgré la forte reprise en cours, la nouvelle grande coalition a entériné une politique budgétaire expansionniste. Son programme prévoit une intensification des investissements en infrastructures et un renforcement de l’aide aux familles et aux retraités. Sur l’Europe, l’appui au pacte de stabilité et de croissance est réitéré. Mais dans une économie qui fonctionne déjà à plein régime, les effets macroéconomiques de ce programme devraient être limités à court terme. A long terme, l’économie devrait profiter des investissements dans les infrastructures. Néanmoins, les entreprises pourraient hésiter à investir dans une Allemagne desservie par un marché du travail tendu, des accords salariaux généreux et une fiscalité des entreprises élevée.

■ Une conjoncture au plus haut
Les indicateurs conjoncturels montrent que la forte reprise cyclique s’est poursuivie au premier trimestre. Le sentiment des entreprises sur leur situation courante n’a jamais été meilleur. Le secteur manufacturier profite du regain des dépenses de consommation et d’investissement. Les anticipations d’exportations se sont aussi raffermies, surtout en raison du redressement des pays européens. En conséquence, le taux d’utilisation des capacités atteint des sommets. Dans le secteur manufacturier, il s’est hissé en début d’année à 88%, un chiffre qui n’avait pas été enregistré depuis les premiers mois de 2008. De son côté, le taux de chômage est tombé à un plus bas niveau depuis la réunification. La pénurie de maind’œuvre est sensible dans tous les secteurs. L’institut de recherche sur le marché du travail IAB rapporte que les offres d’emploi non satisfaites ont atteint le nombre historique de 1 180 000 au T4 2017. La croissance de la demande d’emploi est la plus forte dans l’industrie manufacturière et la construction.

Pour attirer et retenir la main-d’œuvre, les employeurs mettent en place de nombreuses incitations En février, les salariés de la sidérurgie du Bade-Wurtemberg ont obtenu un accord sur les salaires qui prévoit non seulement une hausse de 4,3% de la rémunération, mais aussi la possibilité de réduire à 28 heures sa durée de travail hebdomadaire sur une période totale de deux ans,  et de reprendre à temps plein au-delà. Au T4, le coût du travail dans l’industrie manufacturière et la construction a augmenté de 2,2% en g.a. Dans les services, toutefois, la hausse n’a été que de 1,2%. L ’augmentation des coûts de production ne s’est pas encore répercutée sur les prix à la consommation, l’inflation se cantonnant à 1,5% en mars.

■ Une coalition de convenance
La reprise économique est forte, certes, mais les partis de la grande coalition – la CDU/CSU (conservateurs) et le SPD (sociauxdémocrates) – ont enregistré de lourdes pertes lors des élections législatives de septembre 2017. Malgré tout, ces partis ont réussi à s’entendre pour former un nouveau gouvernement de coalition, dirigé par Angela Merkel (CDU), chancelière pour la quatrième fois consécutive.

L’Europe tient une place centrale dans le programme du nouveau gouvernement, qui souhaite, en étroite coopération avec la France, renforcer l’Union européenne et ses institutions pour augmenter la résilience de la région face aux crises. Cependant, on ne touche pas aux principes de la politique européenne : le pacte de stabilité et de croissance doit rester la boussole et la règle est que les États membres conservent la pleine responsabilité des conséquences de leurs décisions budgétaires nationales.

L’accord de coalition est assez vague sur la direction des réformes. Berlin est favorable à une transformation du mécanisme européen de stabilité en un fonds monétaire européen, mais les réformes correspondantes ne devraient pas réduire le rôle décisionnel des parlements nationaux. Le nouveau gouvernement soutient aussi la réalisation de l’union bancaire, mais tient à ce que les banques européennes réduisent les risques portés à leur bilan avant la création de tout dispositif européen de garantie des dépôts bancaires. Lors de sa première intervention au Bundestag, le nouveau ministre des Finances, Olaf Scholz (SPD), n’a rien dit sur l’idée d’un ministre des Finances et celle d’un budget commun pour la zone euro.

L’accord de coalition chiffre l’effet de relance escompté à EUR 67 mds au bas mot, soit 2% du PIB, entre 2018 et 2021. Certains coûts ne sont pas encore financés – par exemple, les contributions supplémentaires à l’UE après le Brexit.

Les investissements d’infrastructure sont l’une des principales priorités du programme. L’internet haut débit et le réseau 5G feront l’objet d’un développement de grande ampleur, dont le coût sera couvert par les recettes de l’attribution aux enchères des fréquences pour la 5G, qui devrait avoisiner les EUR 15 mds. Le produit de la vente devrait aussi financer l’amélioration de l’équipement numérique des établissements scolaires. Pour enrayer l’envolée des loyers dans les grandes villes, le gouvernement entend amplifier la construction de logements.

L’accord de coalition fait la part belle au soutien aux retraités. Pour lutter contre le phénomène de paupérisation de cette population, le montant du minimum vieillesse (Grundsicherung) sera relevé de 10%. Deux limites infranchissables seront mises en place : le taux de remplacement du salaire ne sera finalement pas diminué et restera fixé à 48% et le taux de cotisation sera plafonné à 20% du salaire brut. Le montant de la pension pour les personnes ayant élevé des enfants, la “Mütterrente”, sera augmenté. Pour cela, le gouvernement a réservé EUR 10,7 mds au cours du mandat actuel. Ces nouveaux engagements de retraite pèseront lourdement sur la population en âge de travailler dans les années à venir qui, de plus, devrait se réduire.

L’accord comprend aussi plusieurs mesures de politique familiale telles que la revalorisation des allocations familiales et l’amélioration de l’offre de crèches (“Kita”) et d’écoles ouvertes toute la journée. Le but de ces dernières mesures est de promouvoir la participation pour atténuer le manque de main-d’œuvre.

■ Un redressement prolongé pour combien de temps ?
Alors que l’économie tourne déjà à plein régime, les effets macroéconomiques de l’accord de coalition sur le PIB risquent d’être limités à court terme. Selon nos prévisions, l’effet des mesures proposées sur la croissance pourrait être de 0,3 point de pourcentage en 2018 et en 2019. Le surcroît de dépenses publiques profiterait surtout au secteur de la construction, or ce dernier n’a guère besoin d’être stimulé. Nombre de ses entreprises sont confrontées à de graves problèmes de recrutement. De plus, les données d’enquêtes indiquent que le secteur accumule actuellement des retards de chantiers d’environ quatre mois, un niveau sans précédent. La conséquence probable est une nouvelle augmentation des salaires des ouvriers du bâtiment, qui pourrait s’étendre à d’autres secteurs d’activité. L’accord a peu de chances de raffermir la confiance des industriels, qui tend à s’affaisser depuis quelques mois. L’indice IFO du climat des affaires s’est replié en février et en mars, entraîné par l’effondrement de la composante « anticipations ».

Ces tendances ne sont peut-être qu’en partie liées à l’incertitude sur la politique de la coalition, mais celle-ci pourrait néanmoins avoir accru la réticence des entreprises à développer leurs activités en Allemagne. Malgré un taux d’utilisation des capacités très élevé, l’investissement des entreprises reste bien inférieur à ses niveaux record antérieurs et a même stagné ces derniers mois. Les industriels sont déçus par l’accord de coalition, qui prévoit peu de mesures de soutien aux entreprises. Ces dernières profiteront de la numérisation à grande échelle qui est proposée et les mesures en faveur d’une augmentation du taux d’activité, mais aucune réforme de l’impôt des sociétés n’est en vue.

Les investissements sont aussi freinés par le marché de travail tendu. Les entreprises craignent de ne pas pouvoir trouver suffisamment de personnel qualifié. Alors que les accords généreux sur les salaires risquent de saper la compétitivité-prix, certaines pourraient choisir de délocaliser une partie de leurs activités en Europe centrale et orientale où les coûts de production sont plus bas. Un autre sujet de préoccupation majeur est la politique commerciale des États-Unis. L’industrie automobile allemande, en particulier, craint que les États-Unis ne décident de taxer lourdement l’importation de voitures de constructeurs européens. En mars, peu après sa prise de fonction, le ministre de l’économie Peter Altmaier (CDU) se rendait déjà à Washington pour négocier avec les
autorités américaines. Celles-ci ont accordé à l’UE une exemption des droits de douane dissuasifs sur les importations d’acier et d’aluminium, mais seulement jusqu’au 1er mai. Cela ne laisse que peu de temps aux Européens pour des négociations fructueuses