Espagne : croissance de l’activité et chômage en décrue

Les perspectives sont bonnes. Même si elle n’accélère plus, la croissance de l’activité reste vive et alimente la décrue du chômage. La lenteur de la consolidation budgétaire est la seule ombre au tableau. Cela résulte moins d’une volonté délibérée que des difficultés liées à l’exercice de gouvernements minoritaires depuis fin 2016. Porté au pouvoir par une majorité hétérogène, le gouvernement de Pedro Sanchez pourrait toutefois rencontrer au moins autant de difficultés à mener son action politique que le précédent. Dans ce climat, la probabilité de la tenue d’élections générales anticipées avant l’échéance de 2020 est assez élevée.

Une croissance encore vigoureuse, l’Espagne connait depuis plus de trois ans l’une des reprises les plus vives de la zone euro. Au premier trimestre de 2018, la croissance du PIB s’est ainsi maintenue à 3,0% en glissement annuel, un niveau quasiment inchangé depuis dix-huit mois. L’activité a retrouvé son niveau d’avant-crise, et les grandes institutions s’accordent à estimer que l’écart de production à la tendance de long terme (output gap) est en passe de se refermer. Au fur et à mesure de l’affaiblissement des effets de rattrapage, la croissance espagnole devrait donc peu à peu ralentir, et ce d’autant plus que l’environnement européen et mondial devient progressivement moins favorable et assombrit quelque peu les perspectives à l’exportation. Cela étant, mi-2018 les données d’enquêtes témoignent d’une activité qui, certes, n’accélère plus, mais dont la croissance reste vive. De la même façon, les créations d’emplois restent sur leur lancée, en hausse de +2,3% g.a. au T1 (contre 2,6% en moyenne depuis 2014), alors même que près de 1,7 million d’emplois ont été créés dans le secteur privé au cours des trois dernières années. Le taux de chômage va donc poursuivre sa décrue, jusqu’à s’afficher en dessous des 16% de la population active en milieu d’année. Dans ce contexte, les ménages s’activent sur tous les fronts. La reprise de la consommation s’appuie évidemment sur la croissance de leur revenu disponible, mais également sur la baisse de leur taux d’épargne. Fin 2017, celui-ci est tombé à 5,9%, un niveau à peine supérieur au point bas atteint dix ans auparavant, juste avant l’éclatement de la crise. Au moment où le marché immobilier redémarre, cette épargne suffit à peine à couvrir les nouveaux flux d’investissement logement des ménages.

Une fragmentation politique qui favorise l’inaction, la situation est plus confuse sur le plan politique. On savait le gouvernement minoritaire de Mariano Rajoy fragile depuis sa difficile entrée en fonction fin 2016, affaibli ces derniers mois par les difficultés en Catalogne et la montée en puissance du parti Ciudadanos dans les sondages d’opinion. C’est finalement la condamnation du Parti populaire dans une affaire de corruption qui aura été l’élément déclencheur et qui a conduit à l’adoption d’une motion de censure plaçant le socialiste Pedro Sanchez à la tête d’un nouveau gouvernement1. Le nouveau Premier ministre pourrait toutefois avoir au moins autant de difficultés à mener son action politique que son prédécesseur. Pour mémoire, les élections générales de juin 2016 ont donné naissance à une assemblée particulièrement fragmentée.

Tout comme Mariano Rajoy, Pedro Sanchez est donc à la tête d’un gouvernement minoritaire, le parti socialiste espagnol (PSOE) ne disposant que de 84 sièges sur les 350 que compte la chambre basse. La coalition des partis qui l’a porté au pouvoir est très hétéroclite, et s’est surtout rassemblée dans la volonté de mettre fin au gouvernement Rajoy. Elle s’étend du parti d’extrême gauche Podemos aux formations nationalistes basque (PNV) et catalane (PdeCat, le parti de Carles Puigdemont) de centre droit. Mais elle n’inclut pas les centristes de Ciudadanos favorables pour leur part à la tenue rapide d’élections anticipées2.

Réunir ces formations si diverses sur des questions telles que les réformes institutionelles, l’attitude à adopter face à l’indépendantisme catalan ou la conduite des politiques économique, sociale et budgétaire sera très difficile. De ce point de vue, la formation d’un nouveau gouvernement ne change finalement pas grand-chose au principal risque posé par la fragmentation du paysage politique espagnol, celui de l’enlisement et de l’inaction. Dans ce climat, beaucoup pensent que des élections générales anticipées finiront par se tenir avant le printemps 2020.

Le conflit catalan encore actif, mais en sourdine, six mois après les élections régionales, la Catalogne vient seulement de se doter d’un nouvel exécutif, ce qui a permis la levée de l’article 155 de la Constitution qui plaçait la région sous la tutelle de Madrid. Quim Torra, le président de région, est un fidèle de Carles Puigdemont. Il est certain que le départ de Mariano Rajoy et l’arrivée au pouvoir du gouvernement Sanchez va aider à diminuer les tensions. Cela étant, la marge de manœuvre du nouveau Premier ministre est faible, et l’agenda des autorités catalanes reste à ce jour officiellement centré sur l’indépendance et le droit à l’autodétermination de la région. Dans ces conditions, même si un dialogue s’instaure, il est peu probable qu’il soit productif à court terme.

La vigueur de l’activité assure la réduction du déficit, l’exemple du projet de loi du budget 2018 est représentatif des difficultés posées par la situation politique espagnole. Son adoption a été longuement retardée par la crise catalane, le parti nationaliste basque refusant de le voter tant que la tutelle de Madrid sur la région n’était pas levée. Ce n’est qu’une poignée de jours avant sa chute que le gouvernement Rajoy est parvenu à contourner la difficulté, au prix d’un renforcement de certaines dépenses. Au final, le budget est expansionniste, à hauteur de 0,4% du PIB selon les estimations de la Commission européenne. Il prévoit une baisse de l’impôt sur le revenu des contribuables moins aisés ainsi qu’une hausse de 3% des retraites les plus faibles, une augmentation des salaires dans la fonction publique de 1,75% et, enfin, une augmentation générale des retraites de 1,6% en 2018, alors que le mécanisme automatique de revalorisation autorisait un plancher de 0,25%. Le nouveau gouvernement s’efforce pour l’instant de ne pas trop s’éloigner de la trajectoire fixée par ce budget. Mesuré à -3,1% du PIB en 2017, il n’est pas certain que le solde budgétaire atteigne sa cible officielle (-2,2% du PIB) en 2018. Toutefois, le déficit se réduira à coup sûr suffisamment pour permettre la sortie du pays de la procédure pour déficit excessif au printemps prochain.

Reste que, depuis 2015, la croissance économique et le recul des taux souverains sont les principaux moteurs de la réduction du déficit public espagnol, tandis que la politique budgétaire discrétionnaire s’est révélée expansionniste ou, au mieux, neutre. Dans ce contexte le ratio de dette publique, qui a été ramené à 98,3% du PIB en 2017, n’a perdu que 2 points de pourcentage de PIB au cours des trois dernières années, un repli bienvenu mais très lent pour un pays dont la croissance nominale est forte. Au final, et alors que le repli des taux souverains est vraisemblablement arrivé à son terme, la poursuite de l’amélioration des finances publiques restera dépendante d’un cycle économique de plus en plus mature tant que la capacité du gouvernement à faire voter des mesures de consolidation restera limitée.

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